Tunisie: manif de soutien à des non-jeûneurs condamnés

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Yoel

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Message Sujet: Tunisie: manif de soutien à des non-jeûneurs condamnés

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Message Ecrit le 12 Juin 2017, 09:49

Ramadan en Tunisie: manifestation de soutien à des non-jeûneurs condamnés

Des dizaines de personnes ont manifesté le 11 juin 2017 à Tunis pour réclamer le droit de manger et de boire en public durant le ramadan, le mois de jeûne musulman. Ils entendaient aussi protester contre l'arrestation des non-jeûneurs. Une manifestation qui est une première en Tunisie.

A l'appel du mouvement Mouch Bessif («Pas contre notre volonté», en arabe), les manifestants se sont rassemblés au centre de Tunis, criant notamment «La liberté individuelle est garantie par la Constitution». «En quoi ça te dérange si tu jeûnes et si je mange?», «Arrêtez les terroristes et laissez tranquilles les non-jeûneurs», «Non aux arrestations des non-jeûneurs», pouvait-on lire sur des affiches brandies par les protestataires.

Comme l'explique La Croix, la seule règle qui prévaut aujourd'hui pour ceux qui veulent échapper au jeûne, «pourrait être ''Mangeons heureux, mangeons cachés». Le 1er juin 2017, quatre jeunes l'ont appris à leur dépens: ils ont été condamnés à un mois de prison pour «outrage public à la pudeur». Motif: ils s'étaient restaurés dans un jardin public en plein ramadan, le mois sacré des musulmans. Le lendemain, à Sfax (centre-est), un couple d'artistes de théâtre a été arrêté «en possession d'une bouteille d'alcool dans leur voiture», rapporte le site kapitalis.com. Une bouteille vide «utilisée comme accessoire» dans leur spectacle, a indiqué le couple...

Aucune loi n'interdit de manger ou de boire en public pendant le ramadan en Tunisie mais le débat sur cette question revient chaque année. La Constitution tunisienne garantit «la liberté de croyance et de conscience». Mais l'Etat y est également décrit comme «gardien de la religion».

Les quatre jeunes concernés «ont choisi un jardin public pour manger et fumer, un acte provocateur durant le mois de ramadan (...). De ce fait, le tribunal (…) les a condamnés à un mois de prison», a déclaré le porte-parole du parquet. «Ils sont en état de liberté et s'ils n'interjettent pas appel dans un délai de dix jours, leur peine sera appliquée», a-t-il ajouté.

De son côté, le procureur général du tribunal de première instance de Bizerte, Mongi Boularès, a affirmé que les quatre hommes avaient provoqué la colère d'habitants de la ville en mangeant et en fumant dans ce jardin. Ce qui, selon lui, a nécessité l'intervention des forces de l'ordre. «Leur acte est provocateur et porte atteinte à la morale», a-t-il estimé. «S'ils ont choisi de ne pas jeûner, ils n'avaient qu'à manger dans un autre endroit à l'abri des regards et ne pas tenter de semer la haine entre les gens», a renchéri le procureur.

Discrétion

En Tunisie, la plupart des cafés et restaurants ferment la journée pendant le ramadan, sauf, en général, les bars et les restaurants des hôtels internationaux fréquentés par les consommateurs les plus aisés et les étrangers. Ceux qui restent ouverts le font discrètement. Certains établissements tapissent leurs vitres de journaux pour éviter que leurs clients ne soient vus de l'extérieur.

En 2015, le ministère tunisien de l’Intérieur expliquait qu’effectivement, aucune loi n’interdisait de manger ou de boire en public pendant le ramadan. Mais que seuls les cafés situés dans les zones touristiques et dans les centres commerciaux sont autorisés à rester ouverts.

France Info

Kapitalis

Ramadan: un collectif tunisien revendique le droit de ne pas jeûner

Une cinquantaine de manifestants ont répondu dimanche 11 juin 2017 à l’appel du collectif #MouchBessif [#sans contrainte, ndlr]. Réunis devant le ministère du Tourisme de Tunis, ils ont revendiqué leur droit de ne pas jeûner en public pendant le mois de ramadan.

Le collectif a été fondé suite à l’arrestation à Bizerte (nord), le 1er juin dernier, de quatre jeunes qui ne respectaient pas le jeûne du ramadan. En réaction, le mouvement citoyen, créé sur Facebook, a lancé un appel pour que la liberté de conscience, inscrite dans la nouvelle Constitution, soit respectée.

“J’ai l’impression d’un changement assez notable, celui de la contestation généralisée au Maghreb, d’une façon explicitement juridique, au nom des libertés fondamentales garanties par les nouvelles Constitutions”, affirme Loïc Le Pape, au sujet des non-jeûneurs. Spécialiste de la Gestion publique du religieux et maître de conférence à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, il estime que “le Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), né sur les réseaux sociaux, (…) a mis le feu aux poudres” en organisant un “dé-jeûner en septembre 2009 dans la forêt de Mohammedia, une ville située entre Rabat et Casablanca”.

Pression sociale de plus en plus forte

En Tunisie, les militants en appellent à la Constitution adoptée en janvier 2014 par l’Assemblée constituante, qui garantit la liberté de conscience, et à l’absence de législation spécifique sur le respect du jeûne. Juridiquement, “rien n’oblige un musulman à jeûner lors du mois de ramadan”, explique Loïc Le Pape. Ne pouvant s’appuyer sur la Constitution, le juge qui a condamné les quatre jeunes Bizertins a ainsi invoqué un article du code pénal qui sanctionne l’atteinte “aux bonnes mœurs ou à la morale publique”.

“On voit (…) depuis des années une pression sociale de plus en plus forte sur les non-jeûneurs, la fermeture des cafés et restaurants dans la journée et des pressions sur ceux qui restent ouverts”, poursuit Loïc Le Pape. S’il est plus facile de ne pas jeûner en Tunisie que dans la plupart des pays arabes, manger ou boire en public pendant le ramadan reste mal vu. La quasi-totalité des cafés et restaurants restent fermés tout au long du mois. Les magasins et les bars ont l’interdiction de vendre de l’alcool.

Malgré la pression sociale, les non-croyants, ou ceux qui ne peuvent pas jeûner, cherchent malgré tout où ils peuvent manger ou prendre un café dans la journée. Tout s’organise via les réseaux sociaux. Parmi les initiatives développées en ce sens, le groupe Facebook, “Fater” [ceux qui ne jeûnent pas, ndlr]. Les membres y partagent leurs adresses de cafés et de restaurants qui servent à manger et à boire avant la rupture du jeûne.

Cath
L'Angleterre est un cloaque. L'Angleterre est le vivier fertile des fondamentalistes musulmans. Son raisonnement social est de permettre a toutes les religions de prêcher ouvertement. Mais cela est déraisonnable puisque aucune des autres religions ne prêchent la violence apocalyptique. Pourtant, l'Angleterre le permet...-Wole Soyinka

yacoub

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Message Ecrit le 30 Mai 2018, 10:17

Le Collectif #MouchBessif à Paris,
https://www.facebook.com/events/584094835297778/
https://www.facebook.com/MOUCH-Bessif-PARIS-600735663623183/
(Collectif indépendants de tout mouvement ou associations existantes)
Et la Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l'Homme en Tunisie (CRLDHT)

Appelle à un rassemblement devant l’ambassade de Tunisie le samedi 2 juin 2018 à 15h00 pour dénoncer les déclarations du ministre de l’intérieur et la campagne de harcèlement que subissent certains non jeûneurs dans les cafés ouverts.
Le collectif tient à rappeler au Ministre de l’intérieur que la nouvelle constitution adoptée en janvier 2014 par une large majorité des 217 constituants instaure une République de citoyens et un Etat de droit et consacre notamment l’égalité des citoyens en droit (article 21) et la liberté de conscience (article 6).
A cet égard, Notre Collectif et la Comité pour le Respect des Libertés et des Droits de l'Homme en Tunisie (CRLDHT)
considère que les dérapages et agressions constatés témoignent d’un abus de pouvoir manifeste.
En effet, le ministre de l’intérieur et les autorités publiques ont pour mission de protéger l’ordre public mais plus encore l’exercice des droits et libertés individuelles et collectives et notamment par les minorités.
Etat civil, l’Etat tunisien reconnait toutes citoyennes et tous ses citoyens et il se doit de les protéger de la même manière. Respecter le droit des minorités est en effet un préalable dans l’édification d’une société démocratique.
Pour défendre l’égalité des droits des citoyens et le respect de la liberté de conscience, nous vous appelons à rejoindre notre combat.
Soyons nombreux et nombreuses, hommes, femmes, jeunes et moins jeunes, pour exiger le respect de la constitution de 2014 et notamment ses articles 21 et 6.
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Message Ecrit le 20 Juin 2018, 11:14

Les cafés «illégaux» du ramadan

Le 27 mai dernier, des Tunisois ont manifesté contre une directive gouvernementale datant de 1981 obligeant la fermeture des cafés pendant le mois du ramadan.
Photo: Hassene Dridi Agence France-Presse Le 27 mai dernier, des Tunisois ont manifesté contre une directive gouvernementale datant de 1981 obligeant la fermeture des cafés pendant le mois du ramadan.
Capucine Japhet
à Tunis

Collaboration spéciale
15 juin 2018

Monde

En Tunisie, pendant le mois sacré du ramadan, les non-jeûneurs peinent à trouver leur place. Si l’interdiction des cafés est toujours une réalité, certains établissements restent ouverts. Un lieu de vie, et de revendications pour certains.

Milieu d’après-midi, dans le quartier populaire de Lafayette à Tunis, la chaleur étouffante et les rues désertes donnent une ambiance très particulière à la ville. D’habitude bourdonnante et pleine de vie, la capitale tunisienne prend le rythme du ramadan, le mois de jeûne sacré pour les musulmans. Pas de nourriture, pas de boissons ni de cigarettes avant le coucher du soleil. Le ramadan symbolise avant tout un moment de convivialité en famille, une pratique culturelle sacralisée. Tous les établissements qui servent à manger ou à boire sont alors fermés. Mais certains cafés ouvrent discrètement leurs portes.

Dans un petit hôtel au style architectural colonial se cache un café très prisé. Quelques tables sont disposées dans un espace extérieur entouré de verdure. Ici, la vie bat son plein. Karim Benabdallah est venu avec quelques amis. Ce blogueur et photographe est le fondateur du mouvement sur les réseaux sociaux #Fater (celui qui mange).
Photo: Capucine Japhet Collaboration spéciale Karim Benabdallah a créé le mouvement #Fater sur les réseaux sociaux pour revendiquer le droit de ne pas jeûner dans les lieux publics pendant le ramadan.

Café, cigarettes… pas de jeûne pour ce militant 2.0 qui a décidé de s’opposer aux religieux les plus conservateurs : « Ne pas faire le jeûne en Tunisie, c’est toujours un tabou ! Le parti islamique nous emmerde la vie », dit-il, agacé.

Pour lutter contre la fermeture des cafés, Karim a créé le groupe #Fater en 2013 qui rassemble 11 000 personnes sur Facebook. L’objectif ? Permettre aux non-jeûneurs de se retrouver dans des cafés dits « illégaux ». « On a créé une communauté de gens qui ne font pas le ramadan et ça a encouragé les cafés à ouvrir ! » explique-t-il.

Cependant, si les autorités locales continuent à faire fermer les cafés, la question de leur illégalité reste floue.

Pour une Tunisie démocratique

Depuis 1981, la circulaire Mzali, instituée par le gouvernement de Ben Ali, oblige tous les cafés à fermer pendant le mois du ramadan.

Cette décision est pourtant contraire à la nouvelle Constitution de 2014 qui garantit à chaque citoyen « la liberté de conscience et de religion ». Chaque année, l’application de cette fameuse circulaire fait débat. Mais le gouvernement actuel, majoritairement composé du parti islamiste Ennahdah, continue à mettre en application cette loi.

Pour Jabeur Ouajah, coordinateur du Collectif civil pour les libertés individuelles, cette décision est insensée : « L’État doit avant tout s’engager à garantir la liberté de conscience, même si un seul citoyen tunisien décide de ne pas jeûner. »

Les militants de #Fater sont descendus dans la rue le 27 mai dernier pour réclamer l’ouverture des cafés. Et les critiques ont été extrêmement virulentes à leur égard. « On nous accuse d’être homosexuels, sionistes… Enfin, je connais très bien la recette habituelle ! » lance, amusé, Karim Benabdallah.

Mais le tableau n’est pas si noir. Des musulmans pratiquants soutiennent la cause. C’est notamment le cas de Samir Labidi, chemise blanche, barbe taillée, qui accompagne Karim au café pendant le mois de jeûne : « L’islam nous a donné un livre et chacun est libre de le comprendre à sa façon ! »

Pour vivre heureux, vivons cachés

Dans le centre-ville, un autre café fait mine d’être fermé. Pourtant, derrière les papiers journaux qui couvrent les vitres de l’établissement, une dizaine de personnes boivent tranquillement leur café en fumant des cigarettes.

S’il s’agit d’un établissement « illégal », les clients ne sont en rien des militants de la première heure. Omar, assis dans un coin, écouteurs sur les oreilles, se délecte de sa boisson. Pour ce jeune étudiant en BTS, l’interdiction des cafés est tout à fait légitime : « Il faut respecter les gens qui jeûnent, c’est comme ça. Et le respect, ce n’est pas une peur. Je ne soutiens pas #Fater. Pour moi, ils sont impolis. »

La tradition et le respect des anciens sont fondamentaux au sein de la société tunisienne. C’est pourquoi certains non-jeûneurs préfèrent se taire. Dans la chic banlieue de la Marsa, au nord de Tunis, les règles sont un peu plus souples. Quelques restaurants s’affichent officiellement ouverts et la plupart des cafés accueillent des clients.

Cigarettes à la main, Mohamed et Nasser se cachent un peu sur la terrasse du Café Takina qui reste ouvert de manière discrète.

« J’évite de confronter des gens, par respect, mais je n’ai pas peur. Je ne suis pas hypocrite. Je ne jeûne pas, donc je suis libre », explique Nasser.

Même constat pour Mohamed, 26 ans, qui a vécu un an en France. Il ne se sent pas concerné par les revendications de #Fater : « Je suis non-jeûneur parce que je ne crois pas en cette religion. Je ne suis pas engagé, je fais mon truc dans mon coin. Je m’en fous un peu, du reste ! »

Sous Ben Ali, c’était l’ordre établi, on connaissait les cafés qui ouvraient, mais maintenant, les gens se mobilisent pour ça ! C’est la naissance de la société civile.
— Firas Kefi



Un microcosme ?

Si le mouvement #Fater fait parler de lui sur les réseaux sociaux et dans les médias internationaux, encore faudrait-il qu’il représente vraiment les aspirations des non-jeûneurs.

Pour Firas Kefi, journaliste sur Express FM, il s’agit avant tout d’un microcosme : « Dire que c’est représentatif, ça serait donner plus d’envergure au mouvement. »

Cependant, si le mouvement semble être minoritaire, il dit beaucoup de la société tunisienne post-révolution.

« Sous Ben Ali, c’était l’ordre établi, on connaissait les cafés qui ouvraient, mais maintenant, les gens se mobilisent pour ça ! C’est la naissance de la société civile », explique Firas Kefi. Le combat politique des non-jeûneurs sera alors de longue haleine et, comme l’assure Karim Benabdallah, « la démocratie n’est pas un package tout prêt, ça prend du temps. »
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yacoub

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Message Ecrit le 29 Juin 2018, 09:05

TUNISIE
Voyage dans les temps révolutionnaires avec l'écrivain Fathi Ben Haj Yahia
"Bourguiba a compliqué (involontairement) les choses pour la gauche et il les a facilité pour les islamistes".

Par Yassine Bellamine

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Fathi Ben Haj Yahia

Dans le cadre d’une conférence organisée par l’Université de Columbia sur Mai 68, l’écrivain et ancien dirigeant du mouvement de gauche “Perspectives”, Fathi Ben Haj Yahia est revenu, pour Imen Amiri, sur les contestations estudiantines qui ont marqué la Tunisie durant cette année-là.

Imen Amiri est Maître de conférence à l’Université de Columbia, Professeur adjoint de français, à St. John’s University et Assistante, à la Faculté des lettres et des Sciences Humaines Sfax. Elle Habite à Manhattan.

Imen Amiri : Les questions concernent en fait les répercussions de mars 68 sur la suite. En France on a assisté à une véritable révolution culturelle. Comment avez-vous vécu les choses en Tunisie, pourquoi cela ne s’est pas fait?

Fathi Ben Haj Yahia : Comparativement à la France, il y a eu, à mon avis un grand paradoxe en Tunisie. N’oublions pas que mars 68 est survenu dans la foulée de la défaite de 67 qui hantait encore les esprits. D’ailleurs elle y était pour quelque chose, cette défaite, dans notre mars 68 puisque le comité de défense de Mohamed Ben Janet (arrêté et accusé d’avoir brûlé l’ambassade de Grande-Bretagne) a joué un rôle dans la suite des événements. Bref. Juin 67 a engendré un virage à gauche des mouvements nationalistes arabes déçus du nassérisme et du baathisme et surtout de l’investissement dans les armées arabes régulières mais il a engendré en même temps une sorte de ferveur identitaire et un mélange flou de gauchisme populiste (Mao et le livre rouge faisaient fureur), de panarabisme faisant de la cause palestinienne le fer de lance de la cause arabe.

Difficile dans ce contexte de parler de révolution culturelle, même si au fond, je suis convaincu qu’elle a bien eu lieu car comme je le disais elle comportait un paradoxe.

En effet l’émergence des masses estudiantines sur la scène politique, en nombre sans commune mesure avec celui d’avant mars 68 (fruit de la généralisation de l’enseignement), la paupérisation des masses rurales suite à l’échec du coopérativisme et l’exode rural qui s’en est suivi, l’émergence de la femme dans la sphère publique, induisant une perturbation des équilibres masculins pas encore acclimaté à la mixité, sont autant de facteurs qui ont renversé la vapeur par rapport à l’atmosphère, disons “libertaire” et “citadine” qui prévalait dans le milieu étudiant avant 1968. Le mouvement féministe lui-même est quelque part né dans un climat conflictuel avec les gauchistes d’antan, les années 70 et 80 qui se voulaient un dépassement de Perspectives et de sa brochure jaune sur la cause palestinienne, qu’elle aborda en terme de “deux peuples, un seul État”. Il a fallu des années de lutte des Femmes démocrates pour faire entendre leur cause au sein de la gauche. Elles étaient taxées de petites bourgeoises, de libérales (entendre permissives libertaires) et non solidaires de la cause du prolétariat.

Mais il y avait l’autre aspect, disons “progressiste”. En effet, l’émergence du féminisme, l’extension de la mixité dans les écoles, la floraison du mouvement théâtral avec surtout le “Nouveau théâtre”, la sortie de l’idéologie d’une partie de la gauche convertie aux droits de l’homme, tous et d’autres encore, signes d’une révolution culturelle.

Disons que pour une certaine génération, il y a eu un “effet 68”. Aujourd’hui encore, au sein des classes moyennes il y a des “enclaves” sociales aux mœurs différentes, sécularisées et progressistes, elles sont observables dans les rapports de couples, le comportement avec les enfants, le rapport à la culture, les habitudes de consommations.

Nous connaissons tous les noms de perspectivistes qui ont lutté, mais beaucoup moins les femmes, quelle rôle ont-elles joué, c’était juste des compagnes ou ont-elles eu un rôle de leader quelque part?

Elles étaient bien plus que des compagnes, peut-être pas des leaders. Disons qu’elles ont assumé un rôle militant aussi bien dans les débats que dans la logistique. J’en parle un peu dans mon livre الحبس كذّاب والحيّ يروّح traduit en français sous le titre “La gamelle et le couffin”.

On peut citer des noms comme Malika Horchani, Aicha Belabed, Dalila Ben Othman pour parler de la première génération… Nombre d’universitaires.

Lors de l’arrestation des étudiants en 72 beaucoup se sont “islamisés” ou du moins montré un penchant assez conservateur, qu’en est-il des partis islamistes (est-ce que le terme est anachronique par rapport aux tendances panarabistes de certains)?

D’abord, il faut savoir qu’il n’y a pas d’islamisation des militants étudiant en 72. D’ailleurs jusqu’au milieu des années 1970, l’islam politique est resté très minoritaire à l’Université. En réalité à partir des années 1970, une partie même des nouveaux militants porteurs d’un discours progressiste étaient culturellement conservateurs.

Quand on est viscéralement identitaire, il est difficile de démêler en soi le conservatisme du progressisme, le sacré du profane. On a observé ou constaté cela chez beaucoup de militants de gauche, non seulement en Tunisie mais dans le monde arabe. Nous en sommes venus à la révolution par fierté et dignité (anti-impérialisme), par frustration et soif d’équité (anti-bourgeoisie), par besoin de se reconnaitre au sein une fratrie autre que la naturelle (appartenance partisane et groupuscule) et quelque part en quête d’une forme de liberté individuelle (il a fallu attendre l’après 2011 pour pouvoir parler d’une véritable émergence de l’“individu” et de l’individualisation de la société -surtout chez les jeunes générations).

L’islamisme ou l’islam politique a pointé son nez au milieu des années 70 et a connu son épanouissement avec la révolution iranienne qui a enflammé des foules et a permis à l’islamisme d’être perçu comme une vraie alternative porteuse. Cela coïncidait aussi avec l’essoufflement de la gauche et du communisme dans le monde. Je ne veux pas dire que l’exogène prime sur l’endogène, loin de là. L’ancrage islamiste s’est fait dans un terreau tunisien déjà propice et accueillant, le traumatisme d’une modernisation à la césarienne et jacobine y était pour quelque chose, mais ce volet mériterait tout un développement.

Dans les années 60/70 y avait-il dans la lutte contre Bourguiba un rassemblement des différentes tendances ou y avait-il des scissions, notamment lors de mars 68?

Bourguiba a compliqué (involontairement) les choses pour la gauche et il les a facilité pour les islamistes. Je m’explique. Être de gauche face à Bourguiba n’aidait pas beaucoup pour se tailler un profil complètement à part, pour se construire une identité aux contours complètement détachés du projet bourguibien.

Excepté son autoritarisme absolu, son culte de la personnalité et son pro-américanisme, il n’y avait pas beaucoup de choses à lui disputer ou presque. Unification de la magistrature et élimination des tribunaux charaïques, généralisation de l’enseignement, promulgation du CSP et acquis pour la femme, santé publique, planning familial etc… Bref une vraie laïcisation de la société même si elle ne disait pas son nom.

Par contre pour les islamistes c’était l’aubaine et une occasion inouïe pour se forger une identité adverse sans équivoque et sans aucun point de rencontre qui risquerait de flouer le Tunisien. On était dans le pour ou le contre pas dans le “oui mais” de la gauche, du type “oui pour la libération de la femme mais ce n’est pas assez”. Pour les islamistes, Bourguiba a banni l’enseignement Zaitounien, a acculturé l’enseignement et les tunisiens, a perverti la femme, a pactisé avec le sionisme, il a malmené la religion (nous nous voulions carrément la faire disparaitre)…

De quoi tracer une ligne de démarcation claire et surtout de quoi éponger toutes les frustrations accumulées par une jeunesse aux abois surtout pendant la dernière décennie du règne du Zaïm. Les islamistes avaient pour eux le “brut social”, l’histoire ancienne, le prophète, Allah, les traditions. Tout quoi, alors que nous nous étions seuls, un peu ex-nihilo en pays d’islam.

Pour revenir à la question, nous n’avons jamais su marcher en rang serré à gauche. Notre histoire est faite de factions, groupuscules et scissions successives même s’il y avait et il y a encore quelque chose qui nous unit, peut-être le tragique d’un destin… à ne pas négliger comme matériau de soudure! Déjà en taule, en mars 68, commencèrent les scissions.

Vous qui avez vécu les choses de près pendant les années noires, pensez-vous qu’il y a une filiation entre vos idées de l’époque et celles qui ont mené à la chute du régime de Ben Ali; ou y a-t-il eu une rupture?

Est-ce que vous sentez que les tunisiens ressentent l’héritage de vos luttes ou le mythe d’or de Bourguiba aujourd’hui a-t-il tout gommé?

Plutôt l’option B, malheureusement. Mais je crois aussi que les tunisiens ne sont pas dupes. J’ai l’impression que le retour de Bourguiba est de l’ordre de l’incantation, c’est comme un peu صلاة الاستسقاء même si la pluie vient après ils savent, tout en feignant de l’ignorer, que la météo l’a déjà annoncée.

Par ailleurs, l’héritage de la gauche est certain, mais pas là où on le croit. Il est surtout dans l’atmosphère culturelle, théâtre, cinéma, création artistique de toutes sortes c’est-à-dire là où il est difficile aux islamistes de pénétrer. Un milieu qui demeure la chasse gardée d’une gauche immatérielle et diffuse. C’est peu, certes, pour faire face à la machine islamiste ou gagner de larges secteurs de la population mais ce n’est pas mal non plus si on arrive un jour à comprendre que notre créneau porteur se situe surtout sur le front culturel.

Il n’empêche, les slogans des insurgés de 2010 et 2011 étaient des slogans “de gauche”, directement issus du mouvement étudiant et du syndicalisme (UGTT). Ce qui atteste une influence sourde indirecte. Même s’il faut se garder d’en exagérer la portée.

Description de la conférence dont les panelistes sont : Kristin Ross, Ludivine Bantigny, Julian Bourg, Souleymane Bachir Diagne, Imen Amiri, Bernard Harcourt, Françoise Blum and Emmanuelle Saada.

“Alors que les récits de Mai 68 le localisent traditionnellement sur une ligne allant de Paris à New York, en passant par Prague, Pékin et Tokyo, nous aimerions réfléchir à une géographie francophone alternative de mai 68, qui inclut la Guadeloupe, où un soulèvement anti-racisme en mai 1967 a été violemment réprimé, de même que Dakar et Tunis, où les contestations ont ébranlé les bases locales du pouvoir et façonné les mouvements sociaux et politiques pour les décennies à venir. Et finalement, c’était quoi Mai 68? Comment pouvons-nous interpréter ensemble les différents mouvements qui ont contesté les rapports de pouvoir autour de la race, du genre, de la sexualité, du travail, de la culture et du savoir? Comment ont-ils façonné les conflits politiques ultérieurs et comment résonnent-ils avec les luttes politiques et sociales actuelles?

actualite/tunisie-manif-de-soutien-a-des-non-jeuneurs-condamnes-t56665.html
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